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Mercredi 1 mars 2006

Final Fantasy VI

Réflexion sur le mythe

Les avis divergent beaucoup sur les épisodes suivants, d’aucuns trouvant la nouvelle tournure de la série trop « hype ‘n’ cool ». Pourtant, que ce soit les nouveaux ou les anciens joueurs, tous voient en FF VI un titre de qualité rare. Point de débat pour savoir quel chapitre serait le meilleur de la série, puisque c’est, à mon sens, futile. Les Final Fantasy ne se suivent pas, proposent tous une histoire originale susceptible de plaire à une personne et de déplaire à une autre. Ce fait étant établi et accepté, il est inutile de qualifier un épisode de meilleur par rapport à un autre. Cette page a pour but de percer les mystères du sixième volet, et de tenter de savoir pourquoi tant de joueurs et de journalistes le considèrent avec autant d’égards. Pour ce faire, il est bon de rappeler, en quelques mots, l’histoire du jeu.

Tout commença il y a mille ans. A cette époque, les humains et les créatures magiques appelées espers vivaient en paix, jusqu ‘au jour où une guerre éclata. Cette bataille, appelée la guerre de la Magie , fit un nombre considérable de victimes et se conclut par le retrait des espers dans un autre monde, entraînant par là même la disparition de la magie. L’histoire du jeu nous conte les aventures de Terra, jeune fille au passé mystérieux qui semble avoir une connexion avec les espers.

L’empire, décide à se servir d’elle à des fins maléfiques, la place sous son contrôle pour exploiter son don unique : Terra sait utiliser la magie. Elle sera sauvée par un résistant du nom de Locke et se retrouvera entraînée dans une histoire dépassant tout ce qu’elle aurait pu imaginer, au travers de rencontres, de combats, de questions et de tourments. Dans un monde meurtri, accablé par la pression d’un empire tyrannique, un groupe hétéroclite doit puiser la force résultant de la combinaison de leurs différences, aspirant à une seule chose : la paix. Maintenant que le contexte est posé, intéressons-nous aux forces sous-jacentes de FF VI, celles qui font qu’une fois la manette en main, on n’en décroche plus jusqu’à la fin.

La qualité fondamentale de Final Fantasy VI réside dans sa capacité à aborder des thèmes extrêmement variés, fans une histoire cohérente et unique que ne se perd pas sur des sentiers farfelus. En cela, FF VI offre une expérience singulière, mythique et terriblement contemporaine. Cet épisode offre un parallèle étonnant et fichtrement intelligent avec la Seconde Guerre mondiale. L’histoire de FF VI nous touche car par certains, elle trouve un écho dans notre culture historique. Il est normal de constater que ce sont majoritairement les joueurs d’un certain âge (comprendre, ceux ayant commencé a jouer dans les années quatre-vingt) qui apprécient le plus ce volet, et c’est bien compréhensible, puisque le titre fait preuve d’une maturité qu’on ne retrouve fans presque aucune production actuelle. Dans un monde sombre, métallique, teinté d’une fantaisie remarquablement bien travaillée, FFVI dépeint un univers mystérieux, aux inspirations multiples, peuplées de personnages forts, offrant au jeu vidéo un modèle de quasi-perfection sur un simple plan conceptuel.

 

Un casting défrisant

C’est donc une histoire adulte à laquelle se greffent des personnages sublimes, un exemple en matière de chara design et de background. Remercions encore une fois Yoshitaka Amano d’avoir offert à Square des protagonistes aussi somptueux magnifiques de profondeur et de consistance. Comment rester de marbre lorsque l’on assiste à la tragédie de la famille de Cyan ? Ce personnage torturé, mis au supplice par l’infamie de l’empire qui, plus tard, assistera au départ de sa femme et de sa fille vers l’au-delà, embarquant dans le train de la Mort , lors d’une scène tout simplement bouleversante…. Comment ne pas être touché par Gau ? Cet enfant sauvage, rejeté par son père à cause de ses malformations de naissance, faisant de lui un Elephant Kid des plus émouvants…. Comment ne pas s’attacher à la relation unissant les deux frères Figaro, Edgar et Sabin ? L’un roi, l’autre vagabond, tous deux ont choisi un chemin en écoutant leur cœur, mais jamais leurs différends n’altèrent l’amour fraternel qu’ils se portent. Et qui, je vous le demande, n’est pas tombé en admiration devant le personnage énigmatique de Shadow ? cet homme sombre, toujours accompagné de son chien Interceptor, qui va et qui vient comme il le souhaite, n’attachant d’intérêt à rien ni personne… Sous cet aspect simpliste se cache un personnage à l’histoire profonde, touchante, qu’il n tient qu’à nous de découvrir au fil des rares rencontres avec ce ninja. Terra, fille d’apparence fragile à la force cachée, doit apprendre à accepter ses origines, à s’accepter soi-même pour évoluer et faire de sa vie une réussite. Celes, elle, est un protagoniste tout ce qu’il y a de plus théâtral ; ce n’est pas pour rien qu’elle occupe la place principale dans la scène mythique de l’opéra. Le romantisme et la pureté qui se dégagent de cette femme, torturée par l’empire, qu’il fit néanmoins le choix de suivre le chemin du bien, en font l’un des personnages préférés des fans du jeu. Ensuite, concentrons-nous sur Setzer. Ce personnage est de prime abord l’archétype du type cool et classe. Un homme fort, grand, riche, à la longue crinière grise et éprouvant un amour immodéré pour les jeux, il nous rappelle dans une certaine mesure Don Juan. Là ou Setzer se démarque, c’est sur son histoire faisant de lui un individu pathétique. Ne prenez pas ce mot dans un sens péjoratif, car dans le cas qui nous intéresse, il donne une ampleur plus qu’intéressante à l’individu. Setzer a, dans le passé, perdu son seul amour. Depuis, il parcourt le ciel dans son casino volant à la recherche d’un substitut, quelqu’un pouvant lui donner une image reflétant son amie disparue. Ses allures de dandy complaisant cachent une âme ayant perdu l’espoir, un homme qui avait tous pour être heureux et qui, envahi par la peine, s’est réfugié dans les plaisirs futiles de l’existence, se laissant  vivre sans but, si ce n’est celui de mourir et d’être ainsi libéré.

 

Kefka

Passons maintenant au protagoniste le plus important. Il ne faut pas oublier que FF VI possède le méchant le plus génial de l’histoire des RPGs ; j’utilise des grands mots, mais rendez-vous compte, Kefka fut le premier méchant aussi travaillé, aussi intéressant, aussi fou ! son aspect clownesque contrastant avec ses actes démoniaques, l’ambigu¨té de ce personnage d’anthologie contribua grandement au succès de l’histoire. Mais ce qui rend tous ces protagonistes uniques, c’est le brio avec lequel chacun d’entre eux est intégré au scénario. Contrairement à beaucoup de jeux dans lesquels les personnages forment un groupe pour atteindre un même but sans que cela soit directement incrusté à l’histoire, les héros de FF VI se rencontrent au gré de leurs périples, se croisent inopinément lors d’évènements demandant l’usage d’une union solide. La manière qu’ont les scénaristes de se faire rencontrer les héros et de former petit à petit une vraie équipe relève du génie pur et simple. L’intelligence avec laquelle les protagonistes sont introduits nous renvoie directement à des auteurs génialissimes comme Naoki Urusawa (Monster, 20th Century Boys), magaka émérite qui maîtrise comme personnes l’art de mettre en scène des personnages dans des histoires cohérentes. L’ingéniosité narrative employée est tout bonnement exemplaire. Le joueur est pris dans l’histoire comme dans un torrent. La maestria dont a fait preuve l’équipe de Square ayant mis sur pied l’histoire et le monde de Final Fantasy VI est impressionnante, d’autant que le titre est sorti sur un support aux capacités aujourd’hui limitées. Ce n’est « que » de la 2D, mais les émotions ne passent comme dans aucun autre soft du même genre, et il n’était pas nécessaire d’avoir des cinématiques monstrueuses pour nous faire vivre cette grande aventure. Et même plus qu’une aventure : c’est à une véritable expérience que Squaresoft nous convia avec ce chef-d’œuvre du jeu vidéo. Une histoire mettant à profit notre imaginaire, notre curiosité, un récit fabuleux, magique, tragique et fantastique qui traverse les âges comme aucun de ses semblables. Les personnages sont au service de l’histoire, et non pas l’inverse. Ainsi, à de nombreuses reprises, lorsque la situation l’exige, les héros se séparent, se retrouvent, se séparant à nouveau, chacun suivant sa propre quête au sein du groupe.

 

Apologie

Les thèmes abordés par FF VI sont, en fin de compte, plutôt classiques, dans la mesure où il est une énième fois question d’un grand et méchant empire et d’un fou voulant détruire le monde. Pourtant, la manière dont cela est racontée, la cohésion et l’émotion qui s’en dégagent ne peuvent que touche le joueur au plus profond de lui-même. Destins croisés d’hommes et de femmes aux multiples facettes, réflexion profonde sur la guerre et la manière qu’a chaque individu de l’aborder, Final Fantasy VI porte en lui la marque des grands Fable moderniste aux accents doucement fantaisistes et fantastiques, la Fantaisie finale prouvait avec ce sixième épisode qu’elle était assez intelligente pour se permettre d’aller au-delà d’une simple histoire de héros se dressant contre le mal. FF VI nous montre COMMENT ce héros vivent le mal, de quelle manière ils se raccrochent à ce en quoi ils croient, comment ils trouvent la force de se battre, et par conséquent, la force de vivre, tout simplement. Ce récit bouleversant, emmené par des acteurs crédibles propulsés dans un monde qui nous intrigue, nous interpelle, cache derrière son voile de fantaisie un réalisme saisissant, dont la force blessante réside en son message lui-même ; la paix est une vertu lorsqu’elle devient une finalité. Les héros de cette fresque dramatiquement contemporaine font les choix les plus douloureux, les plus dangereux pour eux-mêmes, dans la mesure où chacun doit sacrifier une part de lui-même pour toucher à son but, réaliser son rêve, qui est toujours d’une simplicité poignante. La paix ne peut s’acheter que par la guerre. FF VI dépeint les portraits d’individus se battant pour un idéal, chacun poussé par des motivations personnelles et profondément humaines telles que la soif de liberté, le désir de justice, l’envie d’un monde meilleur ou encore la vengeance, dans laquelle se cristallise la haine. Cette force motrice redoutable pour tout être humain, résultant toujours d’un ressentiment par rapport ç une injustice, aux antipodes de notre systèmes de valeur, reste la dernière force de ceux qui ont tout perdu, ceux pour qui tout ce qui avait de l’importance disparue, emporté par la folie des hommes. En ce ses, nul ne peut contester que ce sixième opus délivre un message et des réflexion moins fantaisistes que ses frères. Il est un épisode à part, et par de nombreux aspects le plus réaliste, qui joue avec notre Histoire et notre imaginaire pour se faire exploser nos émotions.

Comme expliqué plus haut, FFVI propose une analogie frappante avec la Seconde Guerre mondiale. Au travers de nombreux dialogue, le joueur se rend compte que les personnages, mêmes secondaires, se posent des questions sur le devenir de l’humanité. La guerre de la Magie a marqué l’Histoire du monde de FFVI ; pourtant, les hommes répètent les mêmes erreurs que par le passé. Les paroles d’un des protagonistes reflètent leur stupéfaction quant à la stupidité et à la folie des humains, avec des réflexions comme « les gens n’apprendront jamais. » la correspondance avec notre Histoire est évidente. L’humanité, toujours animée par un sentiment plus ou moins enfoui d’autodestruction, ne retient pas les erreurs commises par le passé et les répète à nouveau, sans cesse… une sorte de boucle infernale qui est d’autant plus dramatique qu’elle pourrait être évitée avec un minimum de bon sens. Malgré tout, une part d’espoir vient toujours briller dans ces ténèbres et des individus se battent  pour ramener la paix, même si cela doit être que temporaire. Cette volonté se retrouve sous une autre forme dans FF X avec l’idée de la courte période de Félécité entre chaque apparition de Sin, permettant à la population de profiter des choses simples de la vie, même si cela ne dure que quelques années. Les FF proposent malgré tout une alternative à ce cycle infernal, ce qui démontre bien que dans un jeu, tout est possible…

 

Retour sur Kefka

Attardons-nous maintenant sur un point crucial du jeu, son design, intimement lié aux protagonistes. Le travail de Yoshitaka amano sur cet épisode nous renvoie plus ou moins explicitement à la célèbre Commedia dell’arte – commencer par les costumes, qui pour certains, rappellent fortement des rôles de ce célèbre mouvement théâtral. Les exemples les plus frappants sont Kefka et Gogo, personnage caché mais surtout haut en couleur, au style italien évident, qui est en plus le seul à posséder la capacité Mimer, ce qui nous renvoie encore une fois au théâtre. Mais plus que les costumes et l’aspect des protagonistes, c’est leur psychologie, associé à leur look, qui leur donne leur force. Kefka est sans conteste l’exemple illustrant le mieux mon propos. Son allure de bouffon, en contraste avec sa cruauté et la peur qu’il inspire, renforce la dimension sardonique et tragique de cet individu. Il dut le premier des MgiTek Warriors et, en sombrant peu à peu dans la folie, il développa ses désir de pouvoir, de puissance, de destruction. Kefka incarne des aspirations humaines, totalement exacerbées, suivant d’assez près les principes de la pensée nietzshéenne. Son désir de puissance, ce qui le conduit à une renversement total des valeurs (il change la face du monde à son image), le mènera à « s’élever, à atteindre un niveau d’existence supérieur. Finalement, Kefka aura créé sa propre image divine, qu’il incarnera lui-même, évoquant ainsi une certaine vision des théories de Nietzeshe, regroupant la volonté de puissance, la création de nouvelles valeurs et l’accès au surhomme. Je précise toutefois que le cheminement de Kefka, proche de celui d’Hitler dans sa conception, s’éloigne des réelles idées de Nietzsche, puisqu’il faut savoir que le psychopathe à moustache avait interprété à sa façon (très personnelle et très nazie) les écrits du philosophe allemand, comme certains le Coran ou la Bible. Il en va de même pour Kefka, mais cela reste néanmoins une excellente illustration d’une « certaine » conception du surhomme.

Le scénario et les protagonistes, dans toutes leur complexité et leur contradiction, deviennent au final une métaphore juste et terrifiante de l’être humain. La soif de pouvoir, la volonté de faire un monde à son image, l’égocentrisme, les désillusions, la haine et le désespoir sont autant de thèmes abordés, au travers de l’histoire et des personnages qui la composent. Ces deux éléments fusionnent pour constituer l’oeuvre absolue en matière de RPG, sur Super Nintendo.

La puissance de ce sixième volet, sa force narrative, l’émotion sidérante qui se dégage de ses scènes, ses personnages à des années-lumière de tout stéréotype, ne peuvent qu’imposer le respect à tous ceux qui s’y sont essayés. Depuis quelque temps, toutefois, on remarque une tendance curieuse, visant à discréditer FF VI aux yeux de tous. En effet, on note de plus en plus de joueurs déclarant trouver ce sixième opus surévalué, entouré d’une aura « fashion » qui en pousserait certains à dire que FF VI est le meilleur épisode, pour le simple plaisir de briller en société « c’est un bine grand mot). Cette « contre tendance » semble prendre de l’ampleur, mais fort heureusement, on remarque que ces propos sont le plus souvent tenus par de jeunes joueurs, ce qui n’a rien, en soi, de péjoratif. Pourtant, cela nous fait reconnaître que le jeu vidéo  a évolué, et que Final Fantasy VI touche aujourd’hui un public plus restreint. Attendons toutefois la sortie d’une hypothétique réédition, ou mieux, d’un remake, pour voir comment le nouveau public, bercé par de splendides cinématiques et des mises en scène démentes, réagira face à ce mastodonte de l’histoire du RPG. Comme je le disais plus haut, aucun Final Fantasy ne peut être considéré comme supérieur à un autre ; chacun des épisodes s’est même créé un public d’adorateurs fidèles, ce qui est, assurément, une excellent chose. Il ne faut cependant pas perdre de vue qu’avant FF VII, le sixième chapitre de la saga fut le jeu déchaînant le plus les passion à travers le monde, trouvant au total plus de trois millions d’acquéreurs, un chiffre impressionnant pour un RPG datent de 1994. le mythe trouve encore un écho aujourd’hui, puisque comme vous le voyez, nous lui consacrons un nombre conséquent de pages dans la presse, preuve de sa qualité impérissable qui, espérons-le, ne tombera jamais dans l’oublie.

"© JAY - RPG - Texte libre sous condition"

 

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